Il y a parfois des conversations dont on ne mesure pas immédiatement la portée.
On discute, on échange quelques idées, on parle de nos expériences, de nos réussites, de nos échecs aussi. Puis, quelques heures ou quelques jours plus tard, une phrase revient dans notre esprit. On y repense. On la retourne dans tous les sens. Et soudain, on comprend quelque chose que l’on avait peut-être toujours observé sans réellement parvenir à le formuler.
C’est un peu ce qui m’est arrivé récemment à la suite d’une discussion avec un ami.
Nous parlions de discipline, d’efforts, d’habitudes, de ces choses que nous décidons souvent de mettre en place dans nos vies et que nous abandonnons parfois après quelques semaines. Au départ, la conversation semblait assez ordinaire. Mais plus nous avancions, plus je réalisais qu’il y avait derrière ces notions quelque chose de beaucoup plus profond.
Pourquoi certaines personnes parviennent-elles à maintenir pendant des années des comportements qui nous demandent, à nous, une énergie considérable ?
Pourquoi certaines choses deviennent-elles presque naturelles chez certains, alors que chez d’autres elles restent éternellement des batailles contre soi-même ?
Et surtout : est-ce réellement une question de volonté ?
Cette discussion m’a amené à faire une distinction qui me paraît aujourd’hui essentielle : il y a une différence entre faire des efforts pour changer quelque chose et construire une discipline qui nous permet ensuite de ne plus avoir à fournir le même effort.
C’est cette réflexion que j’ai voulu mettre par écrit.
L’effort est le commencement, pas la destination
Lorsqu’une personne décide de changer quelque chose dans sa vie, elle doit généralement commencer par faire un effort.
Celui qui veut se mettre au sport doit faire l’effort de se lever alors qu’il préférerait rester au lit.
Celui qui veut économiser doit faire l’effort de ne pas dépenser immédiatement son argent.
Celui qui veut améliorer sa relation de couple doit parfois faire l’effort d’écouter alors qu’il aurait surtout envie de répondre.
Celui qui veut progresser professionnellement doit accepter de s’asseoir, de se concentrer et de faire ce qui doit être fait, même lorsqu’il n’en a pas particulièrement envie.
L’effort est donc nécessaire. Mais je crois qu’il y a une erreur lorsque nous considérons l’effort comme une finalité.
Faire un effort aujourd’hui permet de faire ce qui doit être fait aujourd’hui. Très bien.
Mais si demain, après-demain, dans six mois et même dans deux ans, nous devons encore mobiliser exactement la même énergie pour accomplir exactement la même chose, alors quelque chose manque encore. Nous avons échoué de mettre en place une habitude.
Nous avons peut-être réussi à nous contraindre. Mais nous n’avons pas encore suffisamment construit. L’effort devrait progressivement produire une discipline.
Quand l’effort commence à devenir une discipline
La discipline est souvent présentée comme la capacité de se contraindre à faire ce que l’on n’a pas envie de faire.
C’est vrai, mais seulement en partie.
Avec le temps, la discipline devient autre chose. Elle devient la capacité de répéter suffisamment une action pour que celle-ci finisse par trouver naturellement sa place dans notre quotidien.
Prenons l’exemple de l’épargne.
Une personne qui n’a jamais appris à mettre de l’argent de côté peut décider, à un moment donné, de reprendre ses finances en main. Elle fait des efforts. Elle réduit certaines dépenses. Elle résiste à certaines envies. Pendant quelques mois, ça fonctionne.
Mais si chaque fin de mois devient une nouvelle bataille entre ce qu’elle aimerait acheter et ce qu’elle devrait épargner, cette personne finira probablement par se fatiguer.
À l’inverse, quelqu’un qui a progressivement développé l’habitude d’épargner ne vit plus nécessairement cette décision comme un sacrifice.
Il reçoit son revenu. Une partie est mise de côté. Le reste est organisé en fonction de ses dépenses.
Il ne recommence pas chaque mois à négocier avec lui-même.
Et c’est peut-être là que se trouve une différence importante.
Ce n’est pas toujours une question de volonté. C’est parfois une question d’habitude.
Celui qui doit constamment se convaincre de faire quelque chose dépend encore beaucoup de sa motivation du moment.
Celui qui a intégré le changement qu’il veut voir se produire, dans son fonctionnement en dépend beaucoup moins.
Ce que nous faisons régulièrement finit par nous définir
En y réfléchissant, nos habitudes sont probablement l’une des expressions les plus visibles de notre discipline passée.
Une personne qui lit régulièrement n’a pas nécessairement plus de volonté qu’une autre. Elle a simplement répété l’acte de lire suffisamment longtemps pour que celui-ci devienne une partie de sa vie.
Une personne qui gère correctement son argent n’est pas forcément quelqu’un qui gagne beaucoup. Elle a peut-être surtout développé l’habitude de réfléchir avant de dépenser.
Dans un couple, celui qui communique, écoute et tient compte de l’autre n’a pas besoin, à chaque conversation difficile, de livrer une bataille intérieure pour savoir comment réagir. Certaines attitudes sont déjà devenues naturelles.
Même chose dans le travail.
Un professionnel qui respecte ses engagements n’a pas nécessairement besoin de se réveiller chaque matin en se répétant : « Aujourd’hui, je dois être sérieux. »
Certaines exigences sont simplement devenues une partie de son fonctionnement.
C’est précisément ce qui rend la discipline intéressante.
À mesure qu’elle s’installe, elle réduit notre dépendance à la motivation.
On ne se demande plus constamment : « Est-ce que j’en ai envie ? » On finit par faire ce qui doit être fait. Pas toujours avec enthousiasme. Pas toujours avec plaisir. Mais on le fait. Et cette nuance est importante.
Lorsque l’effort doit tout remplacer, il finit par nous épuiser
Le problème de celui qui n’a pas encore construit certaines habitudes, c’est qu’il doit constamment recommencer.
Il décide de faire du sport, s’y met pendant deux semaines, arrête, puis recommence quelques mois plus tard.
Il décide d’économiser, tient pendant quelque temps, dépense ensuite sans véritable contrôle et promet de reprendre ses finances en main.
Il décide de mieux communiquer avec son conjoint, fait des efforts pendant quelques jours, puis revient progressivement à ses anciennes réactions.
À chaque fois, il faut recommencer. Et je pense que c’est là que nous commettons parfois une mauvaise interprétation de nos propres échecs.
Nous nous disons :
- « Je manque de volonté. »
- « Je ne suis pas assez discipliné. »
- « Je n’arrive jamais à tenir. »
Peut-être. Mais peut-être aussi que nous demandons simplement à l’effort de faire un travail qui devrait progressivement être confié à l’habitude.
On peut se forcer pendant un certain temps. On peut même être extrêmement courageux.
Mais vivre indéfiniment en mobilisant une énergie exceptionnelle pour accomplir des choses qui devraient finir par devenir ordinaires est épuisant.
L’effort doit donc servir à construire quelque chose de plus durable que lui-même.
Mais alors, faut-il être discipliné tout le temps ?
C’est une autre question que notre discussion m’a amené à me poser.
Parce qu’il serait facile, après tout ce qui vient d’être dit, de conclure que la discipline consiste à ne jamais relâcher la pression.
Je ne crois pas que ce soit vrai. Nous ne sommes pas des machines.
Il arrive à chacun de nous de ralentir, de prendre une journée de repos, de manquer une séance de sport, de dépenser un peu plus que prévu ou simplement de ne pas respecter une routine que nous nous étions imposés.
Et ce n’est pas nécessairement mauvais. Il faut même probablement savoir le faire.
Le problème n’est donc pas le relâchement en lui-même.
Le problème commence lorsque le relâchement cesse d’être une parenthèse.
Parce qu’il faut reconnaître quelque chose : le relâchement peut être agréable.
Après avoir longtemps respecté des règles, ne plus avoir à les respecter pendant un moment peut procurer une sensation particulière de liberté.
On se dit : « Pour une fois, je peux me laisser aller. » Et effectivement, pour une fois, pourquoi pas ?
Le danger apparaît lorsque cette « fois » commence à nous donner envie d’une deuxième, puis d’une troisième, puis d’une quatrième.
Le relâchement ne doit pas devenir une nouvelle habitude
C’est probablement l’un des aspects les plus subtils de la discipline.
Un week-end de repos peut devenir une semaine. Une semaine peut devenir un mois.
Une dépense exceptionnelle peut redevenir une manière habituelle de consommer.
Une journée sans sport peut devenir plusieurs semaines sans activité.
Une journée où l’on néglige une habitude peut progressivement devenir une nouvelle manière de vivre.
Et c’est ainsi, presque sans s’en rendre compte, que l’on peut perdre quelque chose que l’on avait mis beaucoup de temps à construire.
Le problème n’est donc pas d’avoir relâché.
Le problème est de prendre goût au relâchement au point de vouloir y rester.
Il faut savoir faire la différence entre se reposer et abandonner, entre se faire plaisir et perdre le contrôle, entre faire une exception et changer de règle.
Une exception n’est pas dangereuse parce qu’elle existe.
Elle devient dangereuse lorsqu’elle commence à réclamer le statut d’habitude.
L’effort, la discipline, l’habitude… puis le retour
Au fond, je vois aujourd’hui ces notions comme les étapes d’un même processus.
- L’effort permet de commencer.
- La discipline permet de répéter.
- La répétition crée l’habitude.
- L’habitude permet de durer.
Puis, parfois, le relâchement intervient. Et ce relâchement n’est pas nécessairement un problème.
Il devient un problème lorsque nous lui permettons de remplacer ce que nous avions construit.
C’est pourquoi je crois que le véritable rôle de l’effort mérite d’être repensé.
Nous ne faisons pas des efforts pour être constamment dans l’effort.
Nous faisons des efforts pour construire une discipline.
Et nous construisons une discipline pour qu’elle puisse, avec le temps, devenir une habitude.
Cette idée paraît simple. Pourtant, elle change beaucoup de choses.
Parce qu’elle nous oblige à regarder autrement nos échecs. Peut-être que le problème n’est pas toujours que nous ne faisons pas assez d’efforts.
Peut-être faisons-nous parfois énormément d’efforts… mais sans les transformer en quelque chose de durable.
Deux manières de perdre à coup sûr
En y repensant, je crois qu’il existe au moins deux manières de perdre ce que nous essayons de construire.
La première consiste à croire que nous pourrons toujours compenser l’absence d’habitude par davantage d’efforts. À force de devoir constamment se forcer, on finit par s’épuiser.
La seconde est presque l’inverse : prendre tellement de plaisir au relâchement qu’on finit par s’y installer. Ce qui devait être exceptionnel devient quotidien. Et ce qui était une discipline devient progressivement une ancienne habitude.
Entre ces deux extrêmes, il existe probablement une voie plus durable.
Faire les efforts nécessaires pour construire une discipline.
Laisser cette discipline devenir progressivement une habitude. Et accepter que certains moments de relâchement puissent exister, sans leur permettre de redéfinir notre manière de vivre.
C’est peut-être cela, finalement, l’effort de la discipline ou la discipline de l’effort.
Comprendre que l’effort nous aide à devenir disciplinés. Que la discipline nous aide à créer des habitudes. Et que nos habitudes finissent par déterminer ce que nous sommes réellement capables de maintenir dans la durée.
Cette réflexion est née d’une simple discussion avec un ami. Et c’est peut-être ce qui m’a le plus marqué : certaines idées importantes ne nous arrivent pas toujours sous la forme d’une grande révélation. Parfois, elles apparaissent dans une conversation ordinaire. Une phrase est prononcée. On rentre chez soi. On continue sa journée.
Puis, quelque temps après, on se rend compte qu’on n’écoute plus tout à fait les choses de la même manière.
Parce qu’au bout du compte, ce ne sont pas toujours les grands efforts qui déterminent ce que nous devenons. Ce sont souvent les petites choses que nous avons appris à faire régulièrement.
Et peut-être même, plus encore, notre capacité à revenir à ces petites choses lorsque nous nous en sommes momentanément éloignés.

